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Sorcy, France Josef Koudelka / Magnum Photos / collection Lhoist
Jemelle, Belgium Josef Koudelka / Magnum Photos / collection Lhoist
Comme tombé du ciel…
« La commande que m’a passée Madame d’Amécourt pour le Groupe Lhoist a été une grande chance pour moi. D’habitude, je n’accepte pas
de commande, mais là, sa proposition est comme tombée du ciel parce qu’elle me permettait d’aller plus loin dans mon travail avec les
paysages. Je l’ai su tout de suite en visitant ma première carrière à Sorcy, en France, près de Verdun. J’ai été immédiatement fasciné
par le paysage de cette grande carrière solitaire, et cette fascination ne m’a jamais quitté dans tous les sites où je suis allé.
Pendant trois mois pleins, en Europe et aux Etats-Unis, j’ai eu carte blanche. J’ai été complètement libre. Je montrais ma lettre
d’accréditation et on me laissait me balader seul des journées entières. Le matin, on me prévenait simplement du déroulement du
chantier, des tirs de mines prévus, des dangers possibles. Parfois, j’y restais la nuit pour dormir. Il y avait des grands oiseaux
nocturnes, des sangliers, des petits lacs où je me baignais.
Au début, les ouvriers ne comprenaient pas ce que faisait parmi eux celui qui leur avait été présenté comme « un grand artiste tchèque » et surtout ce qu’il pouvait bien trouver dans ces carrières. Mais, quand je leur ai montré mes photos, à la fin, ils m’ont dit que je leur avais révélé ce qu’ils ne voyaient pas, ce qu’ils soupçonnaient même pas. Moi, je n’avais fait que photographier ce que j’avais vu. »
Josef Koudelka, Propos recueillis par Didier Montagné
L’envers du paysage
« …Les carrières, de la même façon, nous donnent à voir les coutures intérieures du paysage et nous renseignent sur ce dont il est
fait, sur son « charnier intérieur », comme dit Melville. Koudelka, à travers ces panoramiques qui rompent avec notre vision humaine du
monde, fait valoir la tectonique du paysage pour mieux en montrer l’organisation visuelle. […] Sur ces images, on perçoit encore des
traces de l’activité humaine, des parties d’usine ou de fours, mais on les dirait hors d’usage. C’est comme si le photographe avait
anticipé leur destruction future. De même ne tient-il aucunement compte des efforts de renaturation des sites, plantations, remodelage
et mises en herbe des parties abandonnées, ou de ces niches écologiques qui se créent spontanément dans certains lacs intérieurs dus à
la résurgence de nappes phréatiques et autour desquels ont pu s’installer des espèces devenus parfois rares. Alors, si la nature est
présente dans ces images, c’est sous sa forme la plus ossifiée […] Ainsi ces images nous présentent-elles un monde qui semble s’absenter
de lui-même et que nos yeux doivent apprendre à voir comme si c’était la première fois ou la dernière fois, un monde dont nous croyons
nous rendre maîtres mais qui nous dépasse au-delà de ce que nous pouvons imaginer et dont la puissance rend dérisoires ces quelques
stigmates laissés à sa surface. Un monde qui n’est pas pour l’homme, et pour ou contre lequel il ne peut décidément rien, ou si peu,
mais dont le spectacle ici donné nous frappe brusquement comme lorsque, à marée basse, notre regard nous semble s’étendre jusqu’à
l’horizon et que nous avons le sentiment d’être étranger sur cette terre que la mer recouvrira bientôt, comme l’eau les continents il y
des millions d’années, quand aucune conscience n’en avait encore émergé… »
Gilles A. Tiberghien,
L’envers du paysage, préface du livre
Lime Stone, extraits
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